« L’habiter en mer pour le plaisir » par Anne Gaugue Maître de conférences et Géographe

BONUS — Par GrandLargeCafe, le 7 janv. 2011 à 09:01

Anne Gaugue est géographe et Maître de Conférences à l’Université de Clermont Ferrand II. Elle a gentiment accepté de témoigner dans Grand Large Café sur son sujet de recherche : « l’habiter en mer pour le plaisir ». Elle nous fait part des caractéristiques et de l’évolution de la population candidate au grand voyage en abordant les thèmes suivants : typologie, itinéraires, durée des voyages, vie à bord et destinations hors des sentiers battus.

Grand Large Café : Sur quel sujet porte vos recherches et comment est né votre intérêt pour ce sujet?

Anne Gaugue – Je suis géographe et j’enseigne à l’université dans des formations sur le tourisme. Depuis quelques années, des géographes travaillent sur « l’ habiter ». Que signifie « être humain sur la terre » pour reprendre le titre du livre d’Augustin Berque ? J’ai eu envie de renverser le sujet en posant la question : que signifie « être humain sur la mer » ? J’ai d’abord travaillé sur les marins pêcheurs qui sont contraints d’aller et d’habiter en mer pour gagner leur vie. Puis, j’ai orienté mes recherches sur les plaisanciers au long cours qui partent 1 ans, 2 ans ou plus pour faire le tour du monde, de l’Atlantique. J’ai choisi ce sujet car je connais des gens autour de moi qui vivent de cette façon-là.

Grand Large Café : Où trouvez-vous vos sources d’information ?

Anne Gaugue – J’ai trois sources d’information :

  • les livres, très nombreux, publiés par les navigateurs connus, de Slocum en passant par Moitessier, les Damien…
  • internet avec des sites d’information comme Sail The World, le votre (Grand Large Café), Hisse et Oh ! ou des sites de navigateurs qui ont créé leur propre blog.
  • les entretiens en direct réalisés soit dans les ports de plaisance en France, soit auprès de gens qui voyagent comme aux Canaries ou j’ai mené 10 jours d’interviews avant le départ de l’ARC.

Grand Large Café : Peut-on parler de l’évolution de la population ?

Anne Gaugue : Je travaille depuis la naissance de la grande plaisance que l’on peut dater de la fin du 19éme. Je pense en particulier à Lord Thomas Brassey et à son épouse qui, en 1876, embarquent pour un tour du monde de 11 mois. Ils prennent la mer avec plus de 40 personnes à bord : les enfants, les invités et tout l’équipage. C’est l’aristocratie anglaise. Depuis cette époque la grande plaisance a profondément évolué. On peut dire qu’au début on part soit parce que l’on est aristocrate ou pour mener des recherches scientifiques, soit on part à la conquête du monde comme Slocum ou Gerbault. Ensuite, entre les années 30 et 80, on part à un âge relativement jeune. Les candidats sont des jeunes gens qui ne sont pas dans la vie active et qui décident de partir voyager comme par exemple Ella Maillart, puis les Damien et Moitessier. Aujourd’hui, on part plus tard dans la vie soit autour de la quarantaine, soit à la retraite. Dans le premier cas, on a déjà une activité professionnelle et on part avec les enfants tant qu’ils sont assez petits.

Grand Large Café : Quels sont leurs motivations ?

Anne Gaugue : Dans l’entre-deux guerres et jusqu’aux années 80, la motivation c’est de rompre avec le monde moderne, avec la civilisation occidentale. Depuis les années 80, il s’agit plutôt de rompre avec un rythme de vie jugé stressant. Les navigateurs veulent prendre leur temps, vivre avec la nature et découvrir le monde.

Grand Large Café : Quels sont les itinéraires ?

Anne Gaugue : Moins on part longtemps, plus on a un itinéraire précis. Ceux qui partent entre 1 et 3 ans ont en général un itinéraire classique de tour de l’Atlantique : départ d’Europe, passage par les Canaries et parfois le Cap Vert, direction les Antilles et retour par les Açores. Ceux qui partent entre 3 et 5 ans, c’est souvent le tour du monde via Panama, la Polynésie et depuis quelques années retour par Bonne Espérance et non plus la Mer Rouge à cause des pirates. Il apparaît clairement que plus on part longtemps, moins on a un itinéraire précis. Ceux qui ont navigué 20 ans, voire 30 ans, pratiquent un zig-zag autour du monde comme, par exemple, les Carr, Tim et Pauline, un couple d’Anglais qui ont même vécus en Géorgie du Sud.

Tim and Pauline Carr "Curlew" timbre, stamp

Grand Large Café : Y a-t-il différentes façon de voyager ?

Anne Gaugue : Oui. Il y a ceux qui partent pour une durée précise. Ils vivent à terre, partent entre 1 et 5 ans, puis reviennent à terre. Il y en a d’autres qui vont faire plusieurs grands voyages avec un retour au lieu de départ. Puis finalement, il y a ceux qui vont et viennent et ont gardé un pied à terre en France. Ils partent 1 ans, 6 mois, puis reviennent et repartent, en fonction de la météo, des événement familiaux… C’est souvent le cas des retraités qui ont envie de passer du temps avec leurs enfants et petits enfants. Ces va-et-vient ont été grandement facilités par le fait qu’il y a de plus en plus d’endroits dans le monde pour laisser son bateau en sécurité et par les tarifs des billets d’avion qui ont fortement baissé.

Grand Large Café : Vous avez fait des recherches sur les escales hors des sentier battus ?

Anne Gaugue : Les escales recherchées sont souvent des petits ilots, difficilement accessibles, où il y a peu d’abris sûrs pour le voilier. C’est Pitcairn, l’île de Pâques, Barrington à l’ouest des Galapagos, les Chagos et Tristan da Cunha.

Grand Large Café : Avez-vous remarqué, dans vos études, des règles d’organisation de la vie à bord des voiliers ?

Anne Gaugue : Aujourd’hui, pour les couples, les quarts sont partagés. Dans les années 50 jusqu’à Moitessier, les femmes font moins de quart parce qu’elles font la cuisine. Par exemple, pour les Smeeton, quand le couple passe le Cap-Horn, madame Smeeton barre mais elle a des heures réservées pour les tâches ménagères, pareil pour les Van De Wiele et même les Moitessier. Il y a également des différences pour les enfants. Dans les années 50, on met les enfants en pension comme les Smeeton. Moitessier, lors de son premier départ avec Françoise, met ses enfants en pension avec l’argument que quand ils seront plus grands, ils mèneront la vie qu’ils voudront mais que pour pouvoir choisir il faut faire des études. Il changera complètement de vision avec son dernier enfant quand il vit dans le Pacifique, il lui interdit même d’aller à l’école. Le gamin se sauve et s’y rend quand même.

Quand ils y a des enfants à bord, la vie s’organise complétement autour de la scolarité. Il arrive même que certains s’arrêtent pour scolariser leurs enfants et donc choisissent leur escales en fonction. C’est souvent la Polynésie, voire Saint-Pierre et Miquelon et l’Australie.

Anne Gaugue

Maître de conférences

Département Métiers de la culture

Université Clermont-Ferrand II et Equipe M.I.T.

Anne Gaugue a publié « Affronter la mer, les marins pêcheurs au XXéme siècle » – Collection : La vie quotidienne – Editeur : Hachette – 2003

Quelques grands voyageurs mentionnés dans l’article et quelques liens utiles :


2 Commentaires

  1. Jonathan Jonathan dit :

    Un excellent article qui s’intègre pleinement dans ce formidable forum. Je constate par ailleurs de plus en plus de contributions, à travers différents support (dont les vidéos des équipages en vadrouille), qui sont certes frustrantes, mais tellement bénéfiques pour se donner le droit de rêver avant de partir à son tour…

    Pour donner quelques sources supplémentaires à Anne Gaugue, je recommande de faire un petit tour sur les sites suivants:
    http://tourdumondeenvoilier.msnyou.com/
    http://www.morganscloud.com/
    http://www.noonsite.com/

    En attendant de lire les prochaines publications de nos amis bloqués à terre ou en croisières dans des contrées différentes….

    Merci encore pour votre blog!

  2. admin admin dit :

    Merci Jonathan pour votre commentaire. Anne Gaugue travaille sur un corpus de plus d’une centaine de supports pour ses recherches. Merci pour les liens nous allons les consulter. D’autres articles sont en cours d’écriture. Stay tuned.

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